C’est une réunion impressionnante qui s’est tenue à Kazan, ville située à quelque 200 km à l’est de Moscou, au bord de la Volga. Les médias et les autorités politiques de tous les pays ont observé les détails de ce sommet, qui est en quelque sorte le pendant du G7 qui réunit les pays dits « occidentaux » ( Allemagne Canada Etats Unis France Italie Japon Royaume Uni)[1]. A l’heure actuelle on pourrait dire qu’il y a d’un côté les pays de dictature, de l’autre les pays de liberté.
Cette opposition n’existait pas lors de la création du BRICS : en 2001 un économiste de la Banque Goldman Sachs propose la création d’un sommet annuel destiné à accompagner la croissance rapide de quatre pays « émergents » : Brésil Russie, Inde, Chine : voilà de nouvelles donnes pour le commerce mondial et la finance internationale. Le cinquième pays, l’Afrique du Sud, devient le cinquième Etat membre, voilà donc les BRICS au complet.
Ils sont plus nombreux et très différents en 2024. D’abord cinq pays ont rejoint les BRICS en 2023 : l’Iran, la République Arabe Unie, l’Arabie Saoudite, l’Egypte et l’Ethiopie. Ensuite la volonté affirmée des BRICS est de substituer des relations économiques multilatérales aux relations unilatérales imposées par les Etats Unis qui auraient piloté trop longtemps le reste de la terre. L’anti-américanisme n’est pas masqué, c’est d’ailleurs une position qui rejoint celle de l’ONU : si Antonio Guterres, secrétaire général, est interdit de séjour en Israël il a été triomphalement reçu à Kazan. Evidemment les guerres au Moyen Orient et en Ukraine étaient en arrière-plan de toutes les interventions.
Sans aucun doute le simple fait de voir ensemble Poutine, Xi Ji Ping, Kim Jong-un alerte les dirigeants et les médias du monde libre. De plus sont venus aussi à Kazan les gens du « SudGlobal » qui veulent entrer dans le système ; Indonésie, Malaisie, Pakistan, Algérie, Azerbaïdjan, etc.
Les défis lancés à l’Occident
Le premier défi est économique. Dans leur composition actuelle, les BRICS représentent la moitié de la population mondiale, les trois quarts des ressources énergétiques et minières connues, et leur part dans le PIB mondial est passée en vingt ans de 20 à 32 %tandis que celle du G7 n’est plus aujourd’hui que de 30%. Les deux plus grandes puissances économiques sont la Chine et l’Inde. Les exportations des BRICS représentent la moitié des exportations mondiales. Enfin et non le moindre, les BRICS écoulent maintenant la production de gaz et de pétrole russes, ce qui a rendu les pénalités européennes inefficaces.
Ainsi le deuxième défi est-il politique. Sous l’impulsion de la Russie de Poutine, et avec le soutien croissant de la Chine et de la Corée du Nord, les BRICS sont engagés dans une lutte mondiale contre l’Occident et, si l’on peut dire, contre la civilisation. L’alliance est permanente et efficace entre l’Islam radical et terroriste mené par les chiites iraniens et les bastions du communisme. Dans le viseur de l’Alliance figure en bonne place Israël, promis à la destruction totale. Mais il est également prévu que la Russie remporte une victoire totale sur l’Ukraine.
Les faiblesses avérées
Comme cela est souvent dit, les BRICS ne constituent pas une organisation, mais un club ouvert, qui rencontre plusieurs difficultés.
La première difficulté est économique : les BRICS voudraient se libérer de l’hypothèque du dollar. Le billet vert demeure pour l’instant le seul moyen de paiement accepté dans tous les pays du monde. Sans doute pour leurs transactions entre eux, les pays du BRICS peuvent-ils régler leurs échanges dans des monnaies nationales, mais leur recette principale provient des exportations, et ils accumulent du dollar. Les efforts de la Chine pour substituer le Yuan au Dollar ont été vains à ce jour. Il ne faut pas oublier aussi qu’il y a concurrence entre tous les exportateurs du monde entier, et que certains membres des BRICS sont très endettés, comme l’Afrique du Sud, l’Egypte et le Brésil[2].
La deuxième difficulté est politique. Si Poutine demeure aujourd’hui l’incontestable chef d’orchestre, il est gêné par le mandat d’arrêt pour crimes de guerre lancé par la Cour Pénale Internationale – raison pour laquelle le sommet s’est tenu à Kazan. Mais il y a aussi des dissensions internes concernant Israël et l’Ukraine. Et il y a surtout et enfin la position d’Erdogan, puisque la Turquie appartient à l’OTAN, donc au camp adverse. Les intentions du dictateur turc sont bien connues : reconstruire l’empire ottoman, il contrôle déjà la Syrie, il vise tout le proche Orient, la Lybie, le Maghreb et le Sahel. L’armée turque est très puissante, au sein de l’OTAN c’est la deuxième force de frappe derrière celle des Etats Unis, et Erdogan a assuré la liberté de naviguer dans la mer Noire, permettant aux Ukrainiens d’exporter leur blé à partir d’Odessa. Evidemment les BRICS ont déclaré que leur club était ouvert à tous…
La réponse est ailleurs
Dans ces conditions je ne comprends pas l’enthousiasme de la plupart des médias français, qui ont salué le sommet de Kazan comme un succès personnel de Poutine. Il est vrai que Poutine a des alliés (déclarés ou discrets) dans bien des partis de France, à droite comme à gauche.
Mais de toutes façons je crois que l’avenir des BRICS, tant économique que politique, dépend du résultat des élections américaines, la réponse n’était pas à Kazan. Où en sera l’Occident dans quelques semaines ?
[1] Les sept sont en réalité huit puisque l’Union Européenne est invitée aux réunions.
[2] Pour la plupart des chiffres que j’avance, j’ai pour source le remarquable rapport de la Banque de France du 1er janvier 2024










