Ce n’est pas une plaisanterie : la plupart de nos pays voisins ont élevé l’âge de la retraite, les Espagnols en sont déjà à 68 ans. On franchira le seuil de 70 ans avant 2030, et c’est en 2050 qu’on devrait obligatoirement atteindre les 90 ans.
Ce pronostic est tout à fait logique : augmenter l’âge de la retraite, c’est une solution évidente dans des pays dont la population vieillit. D’une part les assurés vont cotiser plus longtemps, d’autre part ils seront pensionnés plus tard, donc moins longtemps.
Mais jouer sur l’âge de la retraite ne peut se justifier que si l’on part du principe qu’il faut sauver à tout prix le système de la retraite par répartition, système où les jeunes paient pour les vieux, où les actifs paient pour les pensionnés. Il y a quatre arguments aux yeux des inconditionnels de la répartition :
C’est une solidarité intergénérationnelle sympathique, dans les familles les enfants prennent souvent en charge les parents vieillissants. J’en conviens.
C’est une « conquête sociale » : des luttes ardentes auraient permis d’arracher aux nantis une redistribution conforme à la justice sociale. C’est une erreur historique : la répartition obligatoire a été décrétée en 1941 par le régime de Vichy avec « la retraite des vieux travailleurs » de Robert Boulin, ancien communiste, elle a été adoptée par le Conseil National de la Résistance et magnifiée en 1944 avec la création de la Sécurité Sociale.
Le système alternatif à la répartition est appelé « capitalisation », c’est donc une pure, régime lui-même fondé sur l’exploitation des salariés et les inégalités croissantes. Dans les pays les plus capitalistes, les inégalités ont été réduites.
Les retraites par capitalisation ont fait courir des risques parce que leurs gestionnaires ont spolié les assurés : affaires Enron, Maxwell, etc. C’est aussi une double erreur : d’une part ces accidents spectaculaires ont été rarissimes, d’autre part ils ont concerné des capitalisations en entreprises, non conformes à la logique assurancielle.
Pourquoi les échecs ?
Il est remarquable que les quinze réformes tentées en France depuis maintenant un demi-siècle n’ont été que des essais très malheureux, et il est facile d’en relever les erreurs majeures
Certaines ont prétendu instaurer un système unique : mais c’était ignorer que dès 1944 sont apparus des régimes propres à certaines catégories de salariés du secteur public : fonction publique, entreprises nationalisées (SNCF, EDF, Banque de France, Air France par exemple). Se sont ensuite multipliés des régimes échappant aux normes du régime général : professions libérales (pharmaciens, médecins, avocats), artisans indépendants (Madelin). De la sorte, l’objectif d’unifier fait courir le risque à beaucoup de gens de perdre les privilèges ou les libertés qu’ils avaient acquis au fil des ans. Voilà pourquoi les réformes ont été tuées dans l’œuf ou retirées très rapidement
D’autres (telle la réforme Delevoye) ont été égarées par les apparences trompeuses de la retraite par points. Certes elle a un aspect positif : permettre à toute personne de participer à la gestion de sa propre retraite, en abondant son compte, d’ailleurs une certaine capitalisation pouvait se concevoir. Mais l’incertitude est totale pour l’assuré : quelle sera la valeur du point lorsqu’il prendra sa retraite ? J’ai osé répondre qu’il pouvait toucher des haricots, puisque cela dépendra de la valeur du point qui n’a aucune référence financière certaine.
Plus récemment, avec la réforme Touraine par exemple, on a voulu associer retraites et participation. Je n’ai rien contre la participation, j’ai même dirigé des recherches sur des entreprises qui avaient librement choisi d’associer leurs salariés à la bonne marche de l’affaire, et les règles de la participation variaient fortement d’une entreprise à l’autre. Mais la réforme envisagée est devenue obligatoire, les comptes et plans d’épargne-retraite ont été bureaucratisés. Surtout, il est dangereux de lier le sort des retraites à celui d’une entreprise qui peut avoir quelque difficulté sur une longue période de cotisation, et le transfert des droits acquis est problématique quand le salarié change d’employeur.
Urgence et modalités d’un passage à la capitalisation
L’urgence est indéniable, les gestionnaires de la Sécurité Sociale eux-mêmes en conviennent ; pour cette année le déficit sera seulement de 17 milliards d’euros. Le déficit sera payé par les contribuables, et cela va gêner les économies spectaculaires que le gouvernement Attal a programmées. L’urgence est aussi politique : les retraites sont déjà au cœur de l’après-campagne, la division est acquise entre les anti 64 et les pros – sachant come je l’ai dit que c’est du bricolage, de la réforme « paramétrique ». Surtout, en dépit de leur indexation théorique, les pensions seront jugées insuffisantes (inévitable dans le système de répartition)
Comment procéder ? La France n’est pas le premier pays essayant de réformer les retraites, c’est même le dernier. Dans la plupart des pays la réforme consiste à juxtaposer trois « piliers » :
1/Le pilier du minimum vital, non pas promis à toute la population, mais seulement aux personnes réellement dans le besoin actuellement. Il ne s’agit donc pas d’une « rente » ou d’un privilège, mais d’un devoir de solidarité nationale qui, en tant que tel, doit être financé par l’ensemble des Français, c’est-à-dire par le budget de l’Etat (dans certains pays fédéraux le budget régional, cantonal, etc…)
2/Le deuxième pilier est un compte-épargne en capitalisation. Il est obligatoire dans certains pays, ou laissé au choix de l’assuré. Le résultat, après quelques années, est assez spectaculaire : les contributions sont moindres (en moyenne 40 % sur 40 trimestres) et le taux de remplacement (rapport de la première pension au dernière salaire touché) supérieur à 80 % (alors qu’il est péniblement de 63% en moyenne en France pour le régime général).
3/Le troisième pilier est le pilier totalement libre, les assurés souscrivent des contrats de leur choix, avec les contributions et la promesse de pensions également choisies. Ce troisième pilier s’est substitué au deuxième ou l’a complété dans de nombreux pays.
Il est vrai que dans le maquis français des retraites certains de ces aspects peuvent exister. D’une part les mutuelles complémentaires obligatoires gérées par les partenaires sociaux (AGIRC AARCO) ont été bien gérées, au point d’accumuler 75 milliards d’euros (que l’Etat a cherché à confisquer, sans succès à ce jour, ni le Medef ni les syndicats ont accepté la spoliation). D’autre part les fonctionnaires ont un système de capitalisation Préfon. Enfin les régimes spéciaux en capitalisation existent aussi (pharmaciens, sénateurs, Caisse d’Epargne,etc.). Il est bizarre que des millions de Français sachent les bienfaits de la capitalisation alors que personne n’en parle dans le débat sur la réforme des retraites.
Cela dit, je ne veux surtout pas laisser croire que la transition de la répartition à la capitalisation soit simple, j’ai consacré l’un des trois de mon traité sur les retraites au seul problème de la transition[1].
En effet il n’est pas question d’ignorer et de supprimer tous les droits que des millions de Français ont acquis depuis qu’ils ont commencé à cotiser : on ne va pas les dépouiller de l’épargne (forcée) qu’ils ont constituée depuis des années. Donc, il faut leur garantir un niveau de pension au moins équivalent à celui que la Sécurité Sociale aurait pu leur assurer. Mais comment financer le paiement de ces droits acquis ?
La solution facile, celle qui a eu un grand succès dans plusieurs pays, et notamment au Chili, pionnier de la réforme, a été de « vendre les bijoux de famille » c’est-à-dire de privatiser et vendre le patrimoine public (au Chili les mines de cuivre, les autorisations de transport). Mais en France il nous faudrait l’équivalent de 4 PIB pour rembourser les droits acquis, et les bijoux ne représentent que moins d’un PIB.
L’autre solution est d’étaler la transition sur une longue période : quatre générations dit Pelzmann, moyennant une évolution de quelque 1 à 2% chaque année.
Je me range derrière une autre technique : demander aux jeunes entrant en activité de payer ce qui est nécessaire pour payer les pensions. Cela prend sans doute environ une trentaine d’années (autour des fameux 2050), mais cela ne dure pour eux que pendant leurs quinze premières années. Grâce à la capitalisation ces charges sont assimilables à une rançon : ils payent pour être ensuite libres de choisir et gérer leur retraite personnelle. Cette idée s’inspire d’un phénomène bien connu : le cycle vital (Bromberg, Modigliani) le jeune âge est celui de la dépense, puis vient l’installation, puis vient l’épargne. Avec un placement à 5 % la somme capitalisée est doublée en 14 ans (c’est la fameuse « loi des intérêts composés, enseignée jadis en 6ème !) de la sorte, en bénéficiant de sa totale liberté, ce sera autour de 50 ans que la retraite sera libre. Quant aux personnes comprises entre 45 et 60 ans elles ont le choix entre rester en répartition, ou passer en capitalisation, ces personnes ont le temps de bénéficier d’une retraite importante grâce à la capitalisation. Dans la plupart des pays, les gens ont choisi la capitalisation.
Il existe certainement d’autres techniques pour assurer la transition. De la même façon que des économistes brillants nous disent de ne pas se soucier de la dette publique puisqu’on peut la racheter (ce qui est faux) on peut en revanche s’interroger sur les techniques de refinancement de la dette des retraites.
Je crois avoir fait un tour important de la question de la réforme des retraites. Mis à part l’Institut Molinari peu de thinks tank et instituts de recherche ont une vue globale de la réforme (y compris l’Institut Montaigne d’ailleurs). Ce tour important n’est ni sans faute, ni sans quelque parti pris – vous voudrez bien m’excuser, mais j’ai cru rendre service à des millions de Français en exposant cette thèse originale, mais scientifiquement débattue au niveau mondial. En Espagne aussi ils commencent à parler capitalisation.
[1] Jacques Garello et Gorges Lane « Futur des retraites et retraites du futur » Tom 3 la transition, librairie de l’Université d’Aix en Provence et Iref Ed : 2007-2009










