Le père et la fille n’avaient pas les mêmes approches de la vie politique : convictions chez Jean Marie, ambition pour Marine. C’est la thèse soutenue dans le dernier Figaro Magazine par Jérôme Jaffré, ancien dirigeant de la SOFRES, célèbre société de sondage et de lecture de l’opinion publique. La Lettre du Figaro Magazine précise que deux ouvrages ont été consacrés à la personnalité de Jean Marie Le Pen1 et relèvent deux points importants.
D’une part « Le Pen a pesé d’un poids considérable pendant presque un quart de siècle de 1983 à 2007 ». Il ne faut pas oublier qu’en 2022 Jean Marie Le Pen a été présent au deuxième tour des présidentielles, éliminant Lionel Jospin candidat de la gauche et Premier Ministre pendant la cohabitation avec Jacques Chirac de 1997 à 2002. L’arc républicain s’est constitué pour assurer une très large victoire de Jacques Chirac.
D’autre part , le succès (relatif) de Jean Marie Le Pen s’explique très bien par les convictions politiques qu’il exprimait, et qui ne se limitaient pas à de scandaleux écarts de langage. Sa popularité ne s’expliquait pas seulement par son hostilité à l’immigration massive mais aussi à l’Etat Providence qui incitait beaucoup de Français (et d’immigrés) à ne plus travailler et à vivre aux crochets de ceux qui gagnaient leur vie en travaillant.
Nous rappelons d’ailleurs que Jean Marie Le Pen a mené dans sa carrière deux combats qui ont pu l’honorer et expliquer sa popularité. Le premier combat a été celui du poujadisme, c’est-à-dire de la défense des petits commerçants et artisans contre la pression fiscale et les gaspillages publics. En 1956, à la surprise générale l’UDCA remporte 52 sièges et Jean Marie Le Pen est le plus jeune député de France. Le deuxième combat est celui de l’Algérie française : après s’être engagé volontaire contre le FLN il participe aux barricades d’Alger en janvier 1960 et fait élire Elisabeth Lagaillarde au Conseil général du département d’Alger avec 99,9 % des suffrages (Pierre Lagaillarde est prisonnier à la Santé et sera libéré en novembre 1960).
Cependant l’effondrement de Jean Marie Le Pen face à Jacques Chirac attestait qu’il n’avait pas envisage sérieusement de devenir candidat : un parti désorganisé, des effets oratoires plus ou moins acceptables (les injures scandaleuses ont été gommées) . Donc tout semble indiquer qu’il ne s’était jamais vu au pouvoir. Il avait raison d’ailleurs, le pacte (ou l’arc) républicain s’est immédiatement constitué. De plus le vote libéral avait été liquidé au premier tour avec Alain Madelin, tandis que François Bayrou, candidat aux résultats plutôt surprenants, invitait ses électeurs à voter Chirac.
On ne trouve assurément pas le même comportement chez Marine Le Pen, elle s’est dès le début présentée en candidate au pouvoir, et elle a d’ailleurs été vivement critiquée par son père. Son père ne serait jamais allé à Bayeux pour honorer la mémoire du discours de De Gaulle avant la libération de Paris, son père ne serait jamais allé à Colombey les Deux Eglises. Plus sûr encore : son père n’aurait pas proposé une retraite à 60 ans, ni la hausse du SMIC. L’effort qu’elle a fait pour se « dédiaboliser » a paru indigne à son père. Mais c’était bien le passage obligé pour attirer des voix de la droite classique orpheline des Républicains en pleine décomposition. Elle y a très bien réussi d’ailleurs, au point que les dernières relations familiales étaient bien plus chaleureuses : Jean Marie avait compris et admis ce que voulait Marine. On peut estimer que le chagrin qu’elle a exprimé avec simplicité et affection ce que voulait Marine. On peut estimer que le chagrin qu’elle a exprimé avec simplicité et affection relevait d’un amour filial retrouvé.
1 L’ère de la flemme, d’Olivier Babeau, Buchet-Chastel et La France doit travailler plus… et les Français être mieux payés, de Denis Olivennes, Albin Michel










