L’Anglais George Orwell écrit en 1949 « Bientôt 1984 » le plus extraordinaire roman d’anticipation. Au vu de ce qu’il observe déjà en Angleterre, et de ce que l’on sait du stalinisme, du nazisme et du fascisme, il prédit l’évolution de la société vers un régime totalitaire, où tout est entre les mains de Big Brother (c’est le nom qu’il donne à l’Etat, il est maintenant entré dans le vocabulaire des sciences humaines). Ce qui est extraordinaire est le détail des mesures liberticides utilisées par Big Brother : les techniques d’espionnage de la vie privée (micros, caméras), la suppression de la liberté d’expression, les peines établies pour ceux qui s’accouplent et qui s’aiment, et ainsi de suite…
Or, en 1979, donc trente ans plus tard, l’économiste suédois Ingemar Stàhl écrit un article qui décrit la vie dans son pays et il constate que l’on est tout près des prédictions de Orwell ; dans cinq ans on sera en 1984 et tout sera à peu près comme Orwell l’avait prévu : la liberté a disparu. Mais il prolonge l’anticipation d’Orwell en imaginant que l’on peut aller plus loin. C’est cet après-1984 qu’il imagine, et son imagination est aussi saisissante que celle d’Orwell. Et maintenant, à quelques jours de 2024, quarante ans plus tard, nous sommes en train de vivre ce que Stàhl avait décrit. Stàhl est décédé en 2014 (autre anniversaire !). La qualité des idées de Stàhl romancier sont les mêmes que celles de Stàhl économiste. Les travaux du Suédois lui ont valu d’être membre du jury du prix Nobel d’Economie (créé en 1968) pendant vingt ans et il fut très influent dans le jury, on lui doit peut-être les nominations des économistes libéraux les plus célèbres comme Hayek, Friedman, Buchanan, Becker, Vernon Smith, Phelps (tous membres de la Société du Mont Pèlerin à laquelle Stàhl appartenait aussi.
L’article de Stàhl est présenté dans le Journal des Libertés (numéro d’automne paru fin octobre). Son intérêt est d’illustrer une fois de plus la possibilité pour des intellectuels d’imaginer à coup sûr le futur compte tenu des institutions existantes et des comportements qu’elles induisent. L’analyse économique des institutions est une branche des sciences sociales particulièrement attrayante, c’est une école de lucidité, c’est une école d’humanisme parce que la nature de l’être humain est au cœur de l’évolution des sociétés, renforçant ou réduisant le niveau de civilisation en renforçant ou réduisant le niveau de libre arbitre. Dans ces conditions, les écrits de Stàhl , comme ceux de Bastiat, ne sont pas des prophéties, mais bien des certitudes qui se réaliseront quelques années ou quelques siècles plus tard. Bastiat invente la Sécurité Sociale, son monopole, sa chute financière et surtout ses méfaits moraux en 1850, dans son article sur « Les sociétés de secours mutuel », un siècle avant sa création.
Il est temps de résumer les principales évolutions liberticides que Stàhl anticipait en 1979, vous pouvez vous référer au Journal des Libertés lui-même pour vous en lécher les babines :
1.Les inspecteurs du fisc rendent les contribuables volontaires pour donner l’essentiel de leurs revenus à l’Etat. Dans des groupes de discussion les inspecteurs expliquent tout ce que la fiscalité a d’avantages pour la communauté. Nous revenons donc tous à la formule assez appréciée par la gauche qui n’aime pas les riches (et ne paie pas beaucoup d’impôt sur les revenus : « Vive l’impôt ».
2.Nous avons tous un numéro d’identification personnel. Nous sommes tous immatriculés, échappent à cette obligation les organisations à but non lucratif comme les fondations et les services publics. L’immatriculation permet de suivre les transactions réalisées par les entreprises et les ménages : les tickets de caisse des magasins sont centralisés et exploités, ils permettent de connaître les achats, y compris des biens de consommation.
3.Ainsi l’Etat connaîtra ce que vous avez consommé à l’occasion des fêtes de fin d’année, mais aussi les douceurs gratuites que vous achetez chaque samedi. D’ailleurs chaque ménage doit déposer un plan annuel de consommation, qui devra être approuvé par le Conseil National de la politique de consommation. Comme les autres mesures, celle-ci a pour effet d’améliorer la qualité de la vie.
4.Certaines dépenses non autorisées pourraient être faites sans contrôle possible, comme celles qui sont faites à l’étranger à l’occasion de voyages d’affaires ou de tourisme. Le montant de ces sommes sera déduit de la retraite complémentaire pour les contrevenants : les Suédois n’ont pas le droit de dilapider leur patrimoine au profit des étrangers.
5.C’est la raison pour laquelle le retrait de fonds liquides doit être étroitement contrôlé car c’est avec les billets de banque que l’on va travailler au noir, acheter ou vendre au marché noir et échapper ainsi au devoir fiscal. La possession d’argent liquide peut être une preuve accablante devant les instances pénales, par exemple à l’occasion d’une des fraudes les plus courantes en Suède : la distillation d’alcool, évidemment interdite.
Et voici la conclusion de l’article :
Les questions de « l’épuisement fiscal » et de la fraude fiscale ne doivent plus agir comme des freins à la croissance de l’Etat Providence. Ce que les Khmers rouges n’ont pas été capables de réaliser à cause de leur retard technologique pourra être mis en œuvre grâce à l’ingéniosité technique et aux prouesses culturelles du Suédois au cours des cinq prochaines années. Nous avons déjà franchi une étape décisive en adoptant les techniques informatiques modernes et le numéro personnel d’identification.
Je conclue à mon tour : parmi les cinq projets liberticides évoqués par Stàhl, combien pourraient-ils être mis en œuvre en France en 2024 ? Je ne sais pas si vous suivez l’actualité politique, économique, fiscale de notre pays, mais je peux vous dire que nous avons et que nous aurons tout cela en 2024. Vous pouvez avoir un avant-goût avec la présentation du plan écologique imaginé par Madame Elizabeth Borne. Par exemple en 2024 l’Etat pourra savoir ce que vous avez mangé. En cas de sous ou de sur-consommation vous serez dans l’obligation de consulter un médecin…En 2024 les médias seront interdits de diffuser des articles climato-sceptiques, etc. Mais vous serez plus heureux.










